Montréal – Une histoire d’attente.

La condition humaine relève principalement de l’attente. L’homme attend. C’est son destin. C’est parfois son métier. C’est toujours ce qu’il fait de mieux. Il commence tôt à attendre. C’est en attendant qu’on apprend à attendre. Dans une société à dominante administrative, chacun a par conséquent, grand intérêt à savoir attendre. L’action n’est qu’une interruption momentanée de l’attente. En moyenne, on agit peu et on attend beaucoup. Le monde s’est construit en attendant.

Départ précipité de l’île de glace.

C’est en Islande que nous nous étions quittés, c’est au Canada que nous nous retrouvons.
Chose importante à souligner, puisque nous avons bien failli ne jamais arriver au Canada, ou en tout cas, dans de très mauvaises dispositions.
C’est le moment où je vais faire de la très mauvaise pub pour une compagnie aérienne (COUCOU WOW AIR, CE MESSAGE EST POUR TOI). Nous voyagions donc grâce à Wow Air (compagnie Islandaise) pour se rendre au Canada. A l’allée, notre avion avait déjà été retenu plus de 2h au sol pour cause de « vents violents », (des conditions qui rendent serein quand on est déjà pas bien rassuré en avion), mais ça, on est bien d’accord, ce n’était évidemment pas la faute de la compagnie !

En partance pour le Canada, c’était une toute autre histoire. La compagnie m’envoie un mail la veille de notre départ pour nous avertir que dû à des conditions climatiques particulièrement mouvementées, le vol serait retardé d’une heure… Jusque là tout va bien.

Le lendemain, nous prenons donc tout notre temps pour enregistrer nos bagages à l’aéroport. Aux guichets d’enregistrements, nous sommes une quinzaine à faire la queue, il n’y a qu’un seul employé derrière les guichets pour enregistrer tout ce petit monde. On se dit: « tiens, vu le monde, c’est dans un coucou qu’on va voyager. » Les deux personnes qui se font enregistrées juste devant nous mettent, sans aucune exagération,  15 minutes à comprendre que non, elles ne pourront pas prendre 5 sacs à main dans l’avion, non, non…

Le temps passe et rien n’avance. Un employé à cravate arrive en trottinant, à moitié essoufflé et s’écrie arrivé à notre niveau: « il reste des gens pour Montréal? »

Nous ne sommes que 3 à lever le bras, bizarre.

Et là… C’est la panique.

On nous apprend qu’il va vraiment falloir courir, que l’avion ne va pas tarder à fermer ses portes. Pardon ?!

Il est 14h40, l’avion doit partir à 16h10, où est le problème ?! Sans répondre à nos interrogations, nos bagages sont enregistrés en deux temps, trois mouvements, (heureusement qu’on ne transportait rien de grave dans les valises). « AND NOW, RUN! »

C’est peut-être un gag, mais on se met quand même à courir. Arrivés aux portiques d’embarcation, on se rend compte du pétrin dans lequel nous avons mis les pieds. Notre vol est affiché, il est écrit noir sur blanc : départ à 15h10, fermeture des portes 15 minutes avant le départ. LA BLAGUE. L’avion n’a pas été retardé d’une heure, son départ a été avancé de 20 minutes. On se regarde dépités, on aimerait bien prendre le temps de râler (on est français ou pas?!), mais en lisant le panneau d’affichage on se rend compte qu’on aura même pas le temps d’aller plus loin qu’un bon gros juron. Le panneau indique que pour se rendre à la porte C, lieu de notre embarcation, cela nécessite 20 minutes de marche alors que notre avion ferme ses portes dans un peu moins de 15 minutes. Si encore on avait été nus, on se serait rapidement frayés un passage, et la traversée aurait été facile. Mais non. On partait pour le Canada, on était équipé pour : sac de 10 kilos sur le dos, manteau doublé d’une doudoune, triple écharpe et cagoule, la totale. Après avoir traversé des kilomètres de rayons duty-free, POURQUOI GRAND DIEU ? POURQUOI ?! Nous nous faisons scanner le visage. Des portes s’ouvrent et nous arrivons sur notre quai d’embarcation, suant comme si on venait de finir le grand marathon de New-York. Tout le monde se retourne à notre arrivée, car oui nous avons visiblement couru pour rien. Les passagers ont à peine commencé à rentrer dans l’avion et il y a encore du monde derrière nous. Bien évidemment nous sommes tout au fond de l’avion. Nous n’avons pas eu le temps de prendre une bouteille d’eau avant de rentrer dedans. Nos sacs sont mis à 150 mètres de nous car il n’y a plus aucune place nulle part. J’agonise de désydhratation sur mon siège pendant plusieurs heures, le temps que des hôtesses passent. Et nous embarquons pour le vol le plus long de notre vie, sans aucune distraction, AUCUNE.

Le seul point positif ? Ce vol n’aura pas surpasser en pénibilité celui où mes tympans étaient à deux doigts de l’explosion, ni celui où j’avais un début de gastro (c’est cadeau).

Non, allez, je suis mauvaise, on est arrivé en vie, c’est ça le positif !

 

En passant par la rue Sainte Catherine…

 

L’Ellis Island du PVTiste.

Mais l’arrivée ne vaut rien sans un bon coup de stress au bureau de l’immigration, comme les Américains du Nord savent si bien le faire.
Je pensais qu’il n’y aurait pas plus angoissants que les officiers de l’immigration New-Yorkaise… eh bien, si, il y a les Québecois !
Après une bonne heure d’attente, dans une salle à cet effet, entourée de guichets auxquels se sont présentés plus d’une trentaine de personnes avant nous. J’angoissais jusqu’à la dernière minute que quelque chose se passe mal: que nos visas nous soient refusés et que nous soyons contraints de rentrer en France. J’imagine toujours le pire, c’est un fait. Les officiers présents ne parlent pas, ils hurlent. Ils ne connaissent pas les formules de politesse et sont totalement hermétiques à nos sourires anxieux. Mon tour vient. Comme je l’avais prévu, je me fais engueuler pour une case que j’ai mal coché sur mon formulaire. On m’envoie me rasseoir sans explication. Mon copain tombe quant à lui sur une bonne femme encore plus agressive, qui le fait s’asseoir lui aussi. Il est rappelé en premier, il lui est ordonné de ne pas travailler avec des enfants, son visa lui est rendu avec un papier scintillant à l’intérieur. Quel étrange accueil. J’ai du mal à comprendre s’il a son PVT ou non. On vérifie, c’est bien ça. Je n’ai pas le temps de jubiler pour lui, que déjà on me rappelle. Mon officier pas content me fixe bien dans les yeux: « on est d’accord, vous ne travaillerez pas dans le sexe. » EUH ?! Voilà votre PVT, aurevoir. Je disais quoi déjà ? Quel étrange accueil!
Et j’imaginais à ce moment là, pour m’y être rendue quelques années plus tôt, qu’est ce que cela devait-être à Ellis Island, quelques dizaines de décennies avant nous ? Tant de stress réuni en un si court moment…j’ai bien dû perdre un an d’espérance vie.

 

 Trop de joie dans cette image, ça déborde !

La saveur de l’attente. 

Tant de péripéties auront pourtant rendue cette arrivée au Canada encore plus savoureuse. Tous ces mois à attendre, trépigner d’impatience, angoisser, hésiter, s’énerver pour rien. Et pourtant, nous y voilà enfin. Le chemin est semé d’embûches et de choses imprévues. Ici, on réapprend l’attente à nouveau. On attend de trouver un lieu qui nous plaise pour y rester un temps, on attend de trouver une activité qui nous épanouira véritablement, on attend notre première poutine, la fin du mois de janvier pour dire (ça y est on a survécu au mois le plus froid), ma première descente à ski. On attend tellement de choses, parce qu’il y a tellement à faire ici.

 

Là, je viens de passer trois minutes avant de trouver la suite de ce que je disais. Cette suite, c’est ce que je viens de d’écrire. Et la suite de cette suite c’est ce que je viens d’écrire, la suite de la suite étant ce que j’écris maintenant en attendant la suite, qui ne saurait tarder, car en écrivant « qui ne s’aurait tarder » j’amorce une suite à la suite de la suite qui faisait suite à toutes les suites précédemment mises bout à bout pour me conduire jusqu’ici où, de nouveau se pose le problème sans début ni fin de la suite. On attend beaucoup de choses, mais surtout la suite. – Frantz Bartelt

 

 

La foule illuminée, Raymond Mason, 1985.

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