Journal d’un corps en voyage. – Partie 1 –

“Ces petits maux qui nous terrorisent tant à leur apparition, deviennent plus que des compagnons de route, ils nous deviennent.”

J’aurai aimé écrire un livre qui se serait intitulé :  Journal d’un corps. Il aurait parlé de toutes les (mes)aventures que mon corps aurait traversé durant sa vie; de ses premières blessures à ses premiers frissons, en passant par ses constantes remises en question. Comprendre la vie d’un individu à travers l’histoire de son corps est une chose fascinante, malheureusement l’idée m’est arrivée bien trop tard, Daniel Pennac m’avait devancé depuis un moment.

A l’heure où tout le monde désire avoir une vie saine, se remettre au sport, parle body-positive, j’ai eu envie de faire le point sur quelque chose que l’on met souvent de côté dans les blogs quelques ils soient, et plus particulièrement sur les blogs de voyage. La plupart du temps, les bilans que nous faisons de nos expériences de voyages se cantonnent à ce que nous avons aimer découvrir, ce qui nous a fait mûrir, ce qui nous a poussé à continuer de voyager. Tandis que la place que nous donnons à notre corps est quasi inexistante, alors que chose étonnante, le corps est celui qui supporte et endure le plus à travers nos pérégrinations. Il évolue à un rythme diffèrent de celui d’un individu qui décide de rester sédentaire et dans un environnement qu’il a toujours connu. Il témoigne aussi parfois de tout ce que notre inconscient garde en sourdine : l’anxiété, le stress, la mélancolie dû à l’éloignement, tout se lit à travers le corps et se manifeste à nos yeux pour nous aider à avancer et régler nos problèmes au quotidien.

Notre corps est notre meilleur allié, pour qui veut bien l’écouter. Aussi, c’est pour lui que j’ai décidé de livrer une partie de son histoire, en espérant qu’il me pardonne un jour de tout ce que je lui ai fait endurer depuis des années.

“ Nous sommes jusqu’au bout l’enfant de notre corps, un enfant déconcerté.”

Je ne savais pas par quelle image commencer cet article, cette photo d’une oeuvre de Ron Mueck est apparue comme une évidence (ahaha), les images qui suivent sont issus de mes carnets de dessins.

Puisqu’il faut grandir – Genèse d’un corps.

Pendant longtemps, je n’ai prêté strictement aucune attention à mon corps. J’habitais un corps que j’avais sciemment choisi d’ignorer. Au départ, c’était tout simplement car je n’y accordai pas d’importance et progressivement il est devenu l’objet d’un certain malaise dans mon existence.

Au départ, c’était si simple de l’ignorer et de vivre avec sans se remettre en question en permanence pour des choses futiles; et puis le regard des autres m’a extirpé brusquement de cette quiétude, et puis les remarques acerbes à la pelle l’ont fait éclater en 1001 pièces d’un puzzle que je m’évertue chaque jour, à reconstruire avec peine.

J’ai toujours aimé manger et de ce fait, j’ai toujours eu des soucis à garder un poids stable et rationnel pour mon âge. Depuis la maternelle, je dépasse de deux têtes plus de la moyenne des gens que je côtoie. Croyez-le ou non, je ne m’en rendais pas compte.

C’est vers l’âge de 8 ans que tout a basculé. De manière assez brutale, je me suis rendu compte que j’étais noire.

Plusieurs camarades de classe ont essayé de me laver, ne comprenant pas comment ma peau pouvait être aussi sale. Au début je pensais que c’était un jeu, mais étant donné le gout amer que cette matinée m’a laissé pendant des années, je me suis très vite aperçue que quelque chose n’était pas normal.

Une fois l’idée digérée que je ne serais plus jamais une petite fille lambda mais une enfant racisée, je suis revenue à mes jeux d’enfants habituels. Mes cheveux crépus étaient sujet de fascination et de répulsion pour un grand nombre de mes camarades. Je n’aspirais qu’à une chose être une enfant blanche aux cheveux longs et blond et qu’on me foute la paix. Alors j’accrochai de fausses mèches blondes à mes cheveux pour faire illusion, ce qui me rendait 1000 fois plus ridicule.

La même année, un médecin scolaire est venu me dire que je filais un mauvais coton et que je devais me ressaisir. J’entendais pour la première fois le mot OBÉSITÉ qualifié mon corps juvénile.

Je n’en revenais pas. Mon alimentation était surveillée, je me dépensais beaucoup, je faisais même du sport en dehors de l’école, mais la sentence était tombée : j’étais la grosse de la classe avec 50 kilos sur la balance loin devant la moyenne des 30 kilos des autres filles de la classe. Je me rappelle encore être retournée en classe et avoir scrutée chacune de mes camarades en me demandant pourquoi mon corps était si diffèrent. Ce que j’ignorais c’est que mon corps était en pleine puberté avancée. Tous les troubles corporels que les adolescentes éprouvent couramment autour de l’âge de 14 ans, je le vivais à 8 ans. Et personne ne m’avisa de ce qu’il se passait.

Ma poitrine poussait à une allure effrayante, me coupant le souffle à chacun de mes efforts. Pendant le sport, j’avais mal. J’arrêtais de courir avant même d’avoir vraiment commencé. En plus d’être la grosse de la classe, je devenais la grosse inutile dont personne ne voulait dans son équipe. Je me sentais totalement seule et désemparée.

Quelques années plus tard, rendue au collège, la situation s’était un poil arrangé même si je souffrais toujours des remarques racistes d’un bon nombre de mes camarades et des propos déplacés de la plupart de mes ******* de profs de sport.

J’aimerais ressembler à quelque chose, oui mais quoi ?

Le regard des autres a modifié mon regard non pas seulement vis-à-vis de moi-même mais vis-à-vis du regard que je portais sur les femmes et filles de la même couleur et au corps similaire au mien. Je rejetais complètement l’idée d’assumer mon corps tel qu’il était, je lissais mes cheveux à outrance, et j’essayais de faire de même avec les rondeurs de mon corps. Ce qui ne me rendait ni heureuse ni malheureuse. Pourtant c est à ce moment que la situation a basculé vers quelque chose de plus problématique.

A 13 ans, ma puberté était pliée. Je n’étais pas prête. Mais alors vraiment pas prête du tout. J’étais totalement focalisée à essayer de digérer tous les changements corporels qui s’opéraient en moi, que je n’ai pas vu le changement dans le regard des autres, ni anticipé ce qui allait suivre.

Soudainement de la petite bouboule de la classe, je suis passée directement au stade friandise exotique. J’avais 13 ans et je me faisais constamment emmerder et harceler par des hommes 2 à 3 fois si ce n’est 4 fois, plus vieux que moi. C’était un cauchemar.

Je partais le matin au collège avec mes baggys à la Avril Lavigne, mon sac Eastpack et mes chignons de baby punk rocker et je me faisais constamment accoster par des personnes tout genre confondu mais bien plus souvent des hommes, me traitant de pute et me demandant combien c’était pour une pipe. J’étais plutôt sympa comme ado à la base et je suis devenue sacrement instable à force de me battre en permanence contre tout type d’agression. La violence a grandi en moi, mais je m’évertuais à la canaliser du mieux que je le pouvais, en faisant comme si tout allait bien.

Au fond de moi, je me remettais constamment en question, est ce que ce n’était pas ma faute finalement ?! Est-ce que je n’avais pas cherché tout ce qui m’arrivait ?

Je culpabilisais en silence et en voulais une fois de plus à mon apparence.

Et puis un jour j’ai compris.

 Je suis devenue amie avec une autre fille noire de mon âge, c’était la première fois de ma vie.

Je vivais dans un endroit et à une époque, où j’étais toujours la seule enfant de couleur partout où je me trouvais. Mes autres amies n’avaient jamais été victime de l’animosité et de la vulgarité d’autant de personnes, à l’exception de celle-ci. Partout où l’on sortait ensemble, on se faisait insulter doublement de putes. A l’époque, je n’assimilais pas ça à du racisme. Pour être honnête, pour moi le racisme se résumait à l’esclavage et des hommes en capuches blanches dans l’Amérique profonde. Je ne savais pas qu’il existait tout autour de moi, je ne savais pas que c’était l’origine de la plupart de mes problèmes vis-à-vis du regard négatif des autres. J’ai appris à vivre avec et à tenir tête. Cette amie m’a appris à me battre aussi bien physiquement que mentalement. Je ne culpabilisais plus, j’attendais le moment où je pourrais retourner la situation et pourrir à mon tour celui qui oserait s’en prendre à nouveau à moi, à nous.

Un tel changement d’attitude a éloigné une bonne partie des personnes malveillantes mais s’est répercuté insidieusement sur ma vie quotidienne à long terme.

“Un homme peut toujours faire quelque chose de ce qu’on a fait de lui”

Jean-Paul Sartre

La violence physique a ça de bon : elle se manifeste directement, laisse des cicatrices qui parfois disparaissent sans laisser de traces. Alors que la violence morale se loge dans un macro-espace de notre cerveau pour resurgir des années plus tard et se manifester de manière inattendue parfois même inconsciente sur notre comportement. Ce passé un poil traumatisant quant à ma relation à mon propre corps et celle avec le regard d’autrui a laissé quelques séquelles.  Ceci additionné aux aléas de la vie, et vous obtenez un rapport à son propre corps plutôt compliqué et plus particulièrement, avec tout ce qui entre dans ce corps, (je parle bien évidemment de la nourriture.)

Au départ, c’était presque indécelable, je perdais 5 kilos, reprenait 5 kilos sans inquiéter personne, y compris moi-même. Mais la relation que j’entretenais avec la nourriture n’était plus du tout amicale. Je mangeais comme 10 à certaines périodes et me privais de nourriture par moment. Je ne cherchais pas à maigrir. Je ne me regardais presque jamais dans le miroir, mon corps m’importait peu. Il était comme il était, je ne l’aimais pas, même s’il s’était grandement affiné et que je ne rentrais plus dans la case obésité. Je voulais toujours être blonde aux yeux bleus, mais j’ai fini par me rendre à l’évidence et me dire qu’il valait mieux miser sur l’humour. Ça n’a pas duré longtemps.

Je me suis soudainement réveillée un matin en me disant que je n’étais pas à la hauteur et que je ne plairais sans doute jamais à personne et surtout pas à celui qui me donnait envie de me lever chaque matin. Alors comme de nombreuses adolescentes, j’ai commencé par ne manger que du riz et des pommes à longueur de journée. J’ai perdu beaucoup de poids en très peu de temps. Tout le monde était heureux pour moi. Tout le monde me complimentait, y compris la personne pour qui j’avais fait tous ces efforts. C’était parfait mais je crevais la dalle.

Quand mon histoire s’est mal terminée, j’ai arrêté de faire des efforts et j’ai recommencé à me livrer à cette lubie que mon entourage appelait : ma gourmandise outrancière. Pourtant par définition, ce n’était pas de la gourmandise, je n’éprouvais aucun plaisir à manger, manger était une punition, je n’avais pas été à la hauteur, mon corps n’était pas à la hauteur.

A 17 ans, je suis partie vivre seule pour mes études. Des années incroyables où je me suis pourtant beaucoup malmenée. Du jour au lendemain, n’avoir plus personne pour veiller sur mon alimentation, plus personne pour me forcer à manger mes légumes et me raisonner quand j’en étais à mon 5e pain au chocolat. UNE CATASTROPHE.

Comme bonne étudiante qui se respecte, j’ai passé mes deux premières années à me nourrir quasiment exclusivement de riz et de pates, ponctués par quelques crises d’engloutissement de produits sucrés. Pendant un temps, je me suis reprise en main, j’avais des amis à impressionner, je voulais devenir un vrai petit chef, mais souvent seule le soir, je craquais.

La meilleure chose qui me soit arrivée a été de vivre en colocation, une colocation où je partageais même ma chambre. Je n’avais aucun endroit où me cacher pour manger des quantités astronomiques de nourriture. Mon équilibre alimentaire était à son apogée, une de mes colocataires étaient nutritionniste et me reprenait dès que je me laissais aller. Au même moment, je décidais que le sport ne serait plus mon ennemi et plongeais dans une pratique régulière et passionné de celui-ci. Mon corps me disait merci, je rentrais dans une taille 38 pour la première fois de ma vie, sans me priver de nourriture, sans éprouver la moindre envie de me jeter sur un paquet de gâteaux.

“Je suis décidément incapable de résister à la bouffe, que la compagnie soit plaisante ou pénible. Dans le premier cas je mange par entrain, dans le second par ennui, dans les deux cas je mange et bois trop, sans réel envie de manger ou de boire.”

Un courage sans victoire.

ET BIM. Ma colocation a pris fin. Je me suis retrouvée à nouveau seule, à affronter toute sorte de problèmes, qui me filait quelques angoisses que je comblais à nouveau par la bouffe. Une année a passé, une année record puisque j’ai pris plus de 25 kilos d’un coup. Envolé la taille 38, bonjour 44-46. Pendant longtemps, je niais totalement ce qui arrivait à mon corps. J’ai même demandé à ma proprio de vérifier ma machine à laver que je soupçonnais de faire rétrécir mes vêtements. On en était là.

Je suais en permanence comme un bœuf et mettais ça sur le dos de mon changement de région au Sud de la France. Pourtant ce n’étaient pas les quelques degrés de plus qui me faisaient suer mais les bourrelets de gras qui s’accumulaient sous mes bras, dans mon dos, et tout autour de mon ventre.

J’avais certes un double menton tout neuf, mais je me disais que la reprise du sport aller tout arranger… Je me suis remise au sport pendant 1 an. Je n’osais pas me peser, je me disais je le ferais quand je me sentirais plus légère. Comme si mon cerveau n’était pas prêt à voir s’afficher le désastre de tant de laisser aller. Mon entourage m’envoyait pourtant des signaux d’alertes et moi je restais dans mes illusions.

Un jour j’ai senti mon corps suffisamment léger pour me peser.

J’ai pleuré toute la nuit en me demandant qu’est ce qui m’avait pris de me faire autant de mal et de le nier pendant si longtemps.

La balance affichait 99 kilos.

A l’époque je faisais 3heures de sport par semaine et j’avais constaté que certains de mes pantalons me boudinaient moins, j’étais donc monté bien au-dessus de la barre des 100 kilos en pensant que tout allait bien.

J’ai enfin réalisé que mon comportement alimentaire depuis toutes ces années n’était pas normal.

[Non manger par compulsion n’était pas normal. Non s’enfiler un pot de cornichon entier à 2h du matin car tous les autres placards sont vides, ce n’était pas normal. Non manger jusqu’ à ressentir l’envie de vomir, ce n’était pas normal. Non vomir après manger, ce n’était jamais un accident. Non se priver de nourriture pour éponger sa culpabilité d’être un estomac sans fond, ce n’était pas normal non plus.]

Ce jour-là, j’ai accepté la réalité.

Je souffrais de boulimie et il était hors de question de faire endurer à mon corps plus de dégâts que je ne lui avais déjà causé.

Alors, j’ai décidé de concentrer tous mes efforts à surveiller mon alimentation et à rééquilibrer certains aspects qui n’allaient pas. Quelques mois, plus tard, j’avais perdu 20 kilos, non sans effort, mais le regard que je portais sur mon corps ne s’était pas amélioré.

Je ne correspondais toujours pas à l’idéal que je m’étais fixée. J’étais complètement névrosée, la confiance en moi que j’avais gagné pendant ces mois d’efforts, s’effondrait peu à peu durant la période de stabilisation de mon poids. Je nageais à présent dans mes vêtements, rien ne me mettait en valeur et sachant que je m’apprêtais à partir pour le Canada je n’avais aucunement l’intention de refaire ma garde-robe avant de partir. Alors je continuais à me prendre des remarques qui m’enfonçaient davantage dans mon mal être. Renvoyer une image d’une personne qui ne prend pas soin de soi, alors que je sortais de deux ans à faire des efforts chaque jour me mettait les nerfs. Et puis tant de dévouement pour une simple apparence qui, de toute manière ne me conviendrait jamais, finissait par me désespérer.

En partant au Canada, je savais que cette partie là de ma personne serait rudement mise à l’épreuve, mais j’ignorais à quel point.

1 an et demi de PVT plus tard, tout ce que ce corps et moi avons traversé me surprend encore.

Nous sommes partis ennemis, nous voilà amis pour le restant de vie qui nous lie.

Suite au prochain épisode…

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